Ensemble médiéval Flores harmonici

Samedi 25 septembre 2021 à 20h00

Ensemble médiéval Flores harmonici | www.alexandretraube.ch/flores-harmonici

Symphonie Céleste – Hildegard von Bingen et Rûmî

Direction : Alexandre Traube

 

Symphonie Céleste

Hildegard et Rûmî… Ces noms évoquent deux lumières sur le chemin de la connaissance, de la beauté et des choses célestes. Deux génies, l’une d’Occident, l’autre d’Orient, tous deux universels. Chacun est un monde, chacun dévoile un monde. Pourquoi alors les unir dans un concert ? C’est que ces mondes qu’ils dévoilent, quoiqu’admirablement cohérents et profondément enracinés dans la culture et la religion de leur temps (le 12e siècle chrétien et le siècle suivant musulman), ne sont pas fermés sur eux-mêmes. Ils se déploient toujours en ouverture, dépassant les limites, en prise sur l’absolu. Les sortir de leur univers pour les ouvrir l’un à l’autre, ne serait-ce pas alors une façon pertinente de manifester ce sens du dépassement qu’ils incarnent ? Elle dépasse les limites, sainte Hildegard von Bingen, abbesse, mystique, poétesse, compositrice, théologienne, prédicatrice, herboriste, nutritionniste, médecin, philosophe. Elle qui prêche, femme, sur les places publiques dans toute l’Allemagne (en un temps où l’on vous brûle pour ça si vous n’êtes pas prêtre) ; qui entretient des correspondances avec les papes et les empereurs – qu’elle exhorte et réprimande ; qui invente une langue et un alphabet secrets pour mieux exprimer le divin ; qui crée le concept de viriditas, d’une force verte (quel signe pour notre temps !) à l’œuvre pour faire germer et croître toute la création en un vaste mouvement dynamique dépassant une vision statique du monde. Il dépasse les limites, Djalâl ad-Dîn Rûmî, poète et penseur mystique, qui laisse couler à travers lui son œuvre de dizaines de milliers de vers persans forgés dans le feu de l’amour divin. Lui qui, théologien fameux, échange la mosquée pour la taverne et la tisane pour le vin (spirituel) ; qui, dans la danse sacrée et le concert spirituel qu’il a créés, le saama, tourne sur lui-même, une main vers la terre et l’autre vers le ciel pour les faire fusionner ; qui crie « Viens, viens, qui que tu sois, viens, que tu sois mécréant, idolâtre ou adorateur du feu, viens… » ; qui parle de la danse dynamique des atomes sept siècles avant la physique quantique.

 

Qu’en est-il de la musique, plus exactement de la poésie chantée, puisque c’est cet aspect de leur œuvre qu’un concert peut rendre ? Hildegard a composé l’une des œuvres musicales majeures du Moyen Âge, la Symphonie de l’harmonie des révélations célestes, nom dont la contraction fournit le titre de cet album : 72 musiques originales qui font corps avec autant de poèmes de la même autrice, appelées communément Symphoniæ. On peut voir ainsi Hildegard comme une trouveresse (féminin de trouvère) sacrée qui ne pouvait naître qu’au 12e siècle, ce temps qui a vu l’avènement des troubadours, poètes musiciens alliant la musique et le verbe au plus profond degré pour chanter l’amour. Amour humain chez les troubadours (et trouveresses), divin chez Hildegard. La force de la poésie de la sainte tient tant à la profondeur de sa mystique et de ses thématiques qu’à la richesse d’une langue déployée librement, associant les concepts et les sens de façon non logique (technique qu’on ne retrouve guère aussi poussée en Occident avant certains romantiques et les surréalistes), tels ces vers de O orzchis décrivant l’Église : « Tu es le parfum des peuples blessés […] et tu es ointe d’une noble résonance ». Toujours le dépassement des limites. Sa musique, elle aussi, les dépasse de toutes les façons. Sur le plan liturgique d’abord : ses chants sont pour la plupart des antiennes (le refrain du psaume), mais cette forme musicale normalement simple et brève, prend chez Hildegard des dimensions monumentales, certaines antiennes pouvant dépasser les dix minutes et casser la forme même du genre. Sur le plan modal et mélodique ensuite : la tendance germanique à construire des lignes mélodiques brisées, et par là très expressives, y est poussée à son paroxysme. Une seule syllabe peut se déployer sur un thème de 30 notes. Les neumes d’ornementation vocale apparaissent à chaque instant, souvent combinés entre eux, dénotant une grande liberté dans l’usage de la voix. Contrairement aux auteurs de son temps qui ne sortent que rarement de l’échelle déterminée par le mode, notre abbesse mystique mélange communément des modes hétérogènes, aboutissant à une tessiture vocale qui, cette fois au sens propre, dépasse les limites du mode, voire de la voix humaine. O tu illustrata mélange six modes différents et la pièce se déploie sur deux octaves et demi, ce qui demande des voix exceptionnelles et une répartition entre plusieurs chanteuses.

 

Cette ornementation omniprésente, cette modalité libre et exubérante qui se promène d’un monde à l’autre, rejoignent l’état d’esprit des musiques d’Orient (de toutes façons plus proches qu’on ne le croit des musiques médiévales). Elles donnent une justification musicale au rapprochement tenté ici avec Rûmî. Elles ont de fait mis en route Taghi Akhbari, chanteur persan soufi, qui a reconnu en Hildegard une sœur de Rûmî sur le plan musical. Autre point de rapprochement : près de la moitié des Symphoniæ de Hildegard sont en mode de mi, le plus oriental des modes occidentaux. Rûmî, quant à lui, n’a pas composé de musique notée, mais il a fondé le concert spirituel – saama – et l’ordre des mevlevi (connu ici sous le nom populaire de derviches tourneurs) où la musique joue un rôle initiatique et mystique primordial. Dans cet univers où tout dépend de la relation maître-disciple, la transmission des savoir-faire vocaux demeure ininterrompue de Rûmî à nos jours (ce qui n’exclut pas une évolution comme dans toute tradition authentique). Taghi Akhbari est dépositaire de cette tradition, qu’il fait lui-même évoluer, notamment par sa confrontation à la musique d’Occident. Par contre, il n’y a pas de mélodie traditionnellement assignée à tel poème de Rûmî. Le chanteur est libre de choisir le mode et la façon qui l’inspirent pour ce texte. C’est de cette manière que le rapprochement musical avec Hildegard peut s’opérer : le chanteur choisit le mode qu’emploie Hildegard dans une pièce pour magnifier par le chant le poème de Rûmî qui répond à celui de la sainte  permettant ainsi l’alternance, voire la superposition, organique des deux mondes. « Ainsi les voies de l’Orient rejoignent celles de l’Occident, les perceptions sont complémentaires et permettent de comprendre le sens intime de la pensée mystique. Chez Rûmî chaque poème est à sa façon une facette, un point de vue, une vision singulière où s’exprime l’infini du désir, la révélation du Visage de l’Absolu à travers un visage humain. L’univers entier est le reflet de la réalité spirituelle de l’homme, créé à l’image de Dieu, l’homme est son régent en ce monde et le réceptacle de la Connaissance. » (Taghi Akhbari).

 

Notre interprétation fait dialoguer trois voix féminines au service de cette femme qui a écrit pour les femmes (les moniales de son abbaye) avec celle du chanteur persan. Celui-ci chante non seulement Rûmî, mais aussi Hildegard, ce qui n’est pas antinomique avec ce qui précède, car la sainte, avant de fonder son propre couvent de Bingen, était moniale pendant des décennies dans un couvent double où moines et moniales chantaient de part et d’autre du chœur. C’est là qu’elle a écrit, dans son premier ouvrage, Scivias, un nombre important de ses Symphoniæ. Il est ainsi possible qu’hommes et femmes, en alternance ou réunis, aient interprété sa musique. Et de fait, comment pourrait-on borner la musique sans limites de Hildegard à un seul genre ? Taghi apporte ainsi son expérience modale et ornementale orientale à la musique de la mystique rhénane et est lui-même nourri par l’interprétation des trois dames de Flores harmonici rompues à la musique médiévale.

 

La forme de l’office de vêpres, destination de la majorité des œuvres de Hildegard, donne une orientation à l’intérieur de laquelle tisser notre dialogue. Notre choix parmi les si nombreuses Symphoniæ de la sainte s’est porté vers la Femme, avant tout la Mère de Dieu, qui plus que toute autre figure, inspire Hildegard, mais aussi l’Esprit Saint, dans son aspect féminin de charité amante de Dieu (Karitas habundat), et l’Église (O orzchis). Cette dernière pièce, en plus des rapprochements surréalistes évoqués précédemment, intègre, selon la sainte pour plus de mysticisme, plusieurs mots de cette lingua ignota, cette langue secrète que Hildegard dit avoir reçue, comme l’intégralité de son œuvre, sous forme de vision. Une vision totale, intellectuelle, visuelle et auditive. Une expérience ineffable que toute son œuvre transmet par tous les moyens, à l’instar de son petit frère de cœur, Rûmî.

Alexandre Traube

 

Ensemble Flores harmonici

Les flores harmonici, les « fleurs harmoniques », c’est le nom attribué au 13e siècle aux ornements qui font fleurir le chant médiéval. Et aujourd’hui, ce sont des chanteuses et chanteurs qui le font revivre. Cet ensemble de Neuchâtel, terre du premier Minnesänger (troubadour de langue allemande), a été fondé à l’aube du troisième millénaire par Alexandre Traube. Chef d’ensemble et compositeur formé auprès de maîtres tels que Michel Corboz, Francis Biggi, Valentin Villard et Marcel Pérès, il cherche passionnément à créer des liens : entre Orient et Occident, entre un passé ancien profondément enraciné et un acte créateur contemporain libre et vivant.

 

Flores harmonici se présente comme un ensemble avant tout vocal, à géométrie variable autour d’un noyau stable, incluant au besoin différents instruments. Son répertoire part des traditions de chant européennes du premier millénaire et des plus anciennes polyphonies connues pour s’étendre à des champs musicaux de plus en plus variés. L’ensemble produit des programmes rares, souvent en « première » contemporaine d’œuvres d’époque, impliquant à la fois une recherche philologique rigoureuse et une créativité qui dépasse les frontières entre genres et époques.

Quelques hits des Fleurs harmoniques : Saint-Jacques-de-Compostelle: les premières polyphonies romanes (un CD) ; drame liturgique du 12e siècle L’Enfant de Gétron ; Winchester Tropers, polyphonies de l’an mil ; Rodolphe, troubadour et rappeur, spectacle de rue du Millénaire de Neuchâtel ; oratorio Christus Rex (2015) ; La Légende de saint Guillaume de Neuchâtel, entre plus anciennes musiques neuchâteloises et création (un CD); Old Hall to Howells: English Requiems, autour d’un Requiem d’avant les Requiem.

 

L’ensemble a consacré son premier programme, en l’an 2000, à Hildegard von Bingen.

Fasciné par cette personnalité et sa musique, Alexandre Traube la revisite régulièrement, fort de nouveaux outils et expériences, notamment la pratique ornementale des traditions orales et orientales. Taghi Akhbari a suivi le parcours inverse. Initié dans son Iran natal à la tradition soufie persane, il découvre la technique vocale occidentale lorsqu’il s’installe en France en 1980 et met sa voix au service de croisements entre ces deux mondes avec de nombreux artistes. Captivé également par la découverte de Hildegard et la graphie de ses neumes ornementaux, il se met à l’interpréter, nourri par sa propre tradition, porté par une certitude intérieure que les deux se rejoignent en profondeur. Alexandre et Taghi se rencontrent à Fès en 2015 et, dans la minute qui suit, découvrent leur passion commune pour Hildegard, qui donnera naissance à différents projets avec les ensembles du musicien neuchâtelois : avec In illo tempore, concert interreligieux grégorien-persan-coréen jitsori; avec Les Atomes dansants, les créations que sont Rose incandescente et Subatomic Desire; avec Flores harmonici, Carmen Lucis et bien sûr Symphonie céleste. Dans ce dernier projet consacré pour sa part occidentale à une femme écrivant pour les femmes, Flores harmonici se décline au féminin avec trois chanteuses formées en musique ancienne et médiévale, notamment à la Haute École de musique de Genève et à l’étranger (Carolina Acuña à Bâle, Paris et Buenos Aires, Marie-Najma Thomas à Paris), et collaborant régulièrement avec l’ensemble.

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